Deux candidats passent leur permis de conduire dans une voiture à boîte automatique. L'un à Besançon, l'autre à Neuchâtel, à une centaine de kilomètres. Même type de véhicule, même choix de passer l'examen en automatique, mais pas les mêmes droits à la sortie. Le premier restera limité aux véhicules à boîte automatique. Le second n'aura pas cette restriction sur son permis.
Pourquoi ? Parce que la France et la Suisse n'ont pas fait le même choix. Voici la règle de chaque côté de la frontière, les chiffres cantonaux qui montrent l'ampleur du basculement observé dans plusieurs cantons suisses, et un exemple concret sur le terrain.
Le code 78 en France : ce qu'il restreint
En France, réussir son permis B sur une voiture à boîte automatique conduit à un permis assorti du code 78. Cette mention limite la conduite aux véhicules à boîte automatique. Impossible, donc, de prendre le volant d'une voiture à embrayage sans démarche supplémentaire.
La contrepartie existe : la formation est plus courte. Selon la Délégation à la sécurité routière, dans son communiqué du 19 février 2024, elle comprend au minimum 13 heures de conduite, contre 20 heures en boîte manuelle.
Pour lever la restriction, le candidat suit une passerelle de 7 heures de formation pratique en boîte manuelle, applicable au B78. Jusqu'à récemment, il devait en plus attendre trois mois après l'obtention de son permis. Ce délai a disparu : depuis le 1er mars 2024, il n'y a plus d'attente, en application de l'arrêté du 15 février 2024 publié au Journal officiel du 18 février 2024.
Un point à ne pas confondre : la procédure est différente pour les conducteurs qui roulent en automatique pour une raison médicale. Dans ce cas, la levée de la restriction reste soumise à une procédure d'expert, selon le même communiqué.
Le choix suisse : la fin de la mention depuis 2019
La Suisse a tranché autrement. Depuis le 1er février 2019, aucune limitation n'est inscrite dans le permis après un examen passé en boîte automatique. Le titulaire peut conduire les deux types de véhicules, point.
La mesure a aussi été ouverte aux anciens titulaires. Selon l'Office de la circulation et de la navigation (OCN) du canton de Fribourg, dans son communiqué du 31 janvier 2019, celui qui possède un permis avec restriction peut en demander le retrait auprès du service cantonal. Seule exception : une raison médicale qui justifierait de la maintenir.
Dans le canton de Neuchâtel, le Service des automobiles et de la navigation (SCAN) précise que la démarche suit la même logique que la suppression du « code lunettes ». Elle ne nécessite pas de test de la vue.
En pratique, depuis 2019, choisir l'automatique à l'examen n'entraîne donc plus cette restriction en Suisse. Reste à savoir ce que les candidats en ont fait.
Ce que cela donne sur le terrain, près de Neuchâtel
Les règles, c'est une chose. Les auto-écoles qui les appliquent au quotidien en sont une autre.
Dans le canton de Neuchâtel, des écoles indépendantes commeSteph auto-écoleà Peseux, tenue par un moniteur, forment aussi bien en boîte manuelle qu'en boîte automatique. La voiture en automatique figure au catalogue à côté de la boîte manuelle, de la moto, du scooter, de la remorque, du camion et de l'autocar.
L'école met en avant une approche fondée sur la patience et la pédagogie, avec un bilan après chaque leçon. Elle s'adresse notamment à des personnes qui manquent de confiance au volant ou qui passent leur permis plus tard dans la vie.
Ce n'est qu'un exemple local, pas une règle générale. Mais il illustre un point simple : depuis 2019, choisir l'automatique n'est plus un renoncement en Suisse, c'est une option de formation parmi d'autres.
Les chiffres cantonaux : l'automatique est devenu largement majoritaire
Que disent les statistiques ? Elles ont été rassemblées par le magazine Automobil Revue dans un article intitulé « Schaltfauler Nachwuchs », signé Simon Tottoli et publié le 1er février 2024. Les données datent donc de 2023. Elles racontent un basculement rapide.
Première précision : il n'existe aucune statistique nationale sur la part des examens passés en automatique. Faute de statistique nationale sur ce point, Automobil Revue a interrogé plusieurs services cantonaux. Seul Neuchâtel a fourni un comptage exact.
Voici ce que l'enquête a relevé :
- Neuchâtel :47 % des examens en automatique en 2019, 86,1 % en 2023. C'est le seul comptage précis de l'enquête.
- Fribourg :3 % en 2018 et en 2019, 60 % en 2020, et nettement plus de 80 % au moment de l'enquête. Le canton n'a pas chiffré précisément la dernière année.
- Grisons :environ 2 % avant la réforme, environ 95 % selon l'estimation rapportée début 2024. Il s'agit d'une estimation du canton.
- Saint-Gall :entre 90 et 95 %, là encore estimés et non comptés.
- Zurich :environ 23 000 examens de catégorie B en 2023, avec une grande majorité en automatique ou en voiture électrique. Le canton ne tient pas de statistique exacte.
La différence entre comptage et estimation compte. Il faut distinguer le comptage exact fourni par Neuchâtel des estimations rapportées pour les autres cantons. Mais la convergence des ordres de grandeur, autour de 80 à 95 % dans les cantons cités, dessine un mouvement net.
Fribourg et les Grisons passent d'une part marginale à une très large majorité en quelques années. Cette hausse intervient dans le cadre instauré en 2019, qui a supprimé la restriction liée au choix de l'automatique.
Automatique ou manuel : ce que cela change pour l'élève
La boîte automatique réduit le nombre de gestes à coordonner : pas de pédale d'embrayage et pas de levier de vitesses à manipuler. L'élève peut reporter son attention sur ce qui compte vraiment à l'examen, la circulation, les priorités, les piétons, les cyclistes.
Faut-il pour autant enterrer la boîte manuelle ? Les professionnels suisses ne sont pas unanimes. Selon l'enquête d'Automobil Revue, le président de L-drive Suisse, la faîtière des moniteurs de conduite, souhaiterait que chaque élève suive au moins quatre leçons en boîte manuelle avant l'examen. C'est une opinion de professionnel, pas une règle. Un moniteur zurichois propose, de son côté, des leçons de boîte manuelle en complément pour les élèves en conduite accompagnée qui le souhaitent.
Autre donnée utile : le taux de réussite n'a pas connu de rupture notable après la réforme. Selon l'Association des services des automobiles (ASA), citée par l'article, le taux de réussite à l'examen pratique de catégorie B en Suisse et au Liechtenstein est resté compris entre 66 et 67 % chaque année de 2019 à 2022. C'est un niveau comparable à celui d'avant la réforme.
Il faut rester prudent sur ce que ces chiffres disent, et sur ce qu'ils ne disent pas. Ils montrent que le taux de réussite est resté globalement stable. Ils ne permettent pas de conclure que la réforme a eu un effet, bon ou mauvais, sur la sécurité routière. L'article indique seulement que les conséquences redoutées par certains ne se seraient apparemment pas produites, sans en faire une démonstration.
Limites et précautions
Les règles dépendent du pays qui délivre le permis. C'est la première chose à retenir. Un titre obtenu en France suit le droit français, un titre obtenu en Suisse suit le droit suisse. Les chiffres et les règles présentés ici décrivent chacun de ces deux systèmes. Ils ne disent rien de la manière dont l'un est reconnu dans l'autre pays.
Avant de conduire à l'étranger, de louer un véhicule ou d'échanger un permis, le plus sûr reste donc de vérifier les règles auprès de l'autorité compétente dans le pays concerné.
Enfin, les chiffres cités datent de 2023 et ont été rapportés début 2024. Les pratiques évoluent vite, en particulier en Suisse où la part de l'automatique a déjà bondi en quelques années. Ces données donnent une direction, pas une photographie définitive.
Sources citées dans le texte
- Délégation à la sécurité routière, communiqué du 19 février 2024 (arrêté du 15 février 2024, Journal officiel du 18 février 2024).
- Office de la circulation et de la navigation (OCN) du canton de Fribourg, communiqué du 31 janvier 2019.
- Service des automobiles et de la navigation (SCAN) du canton de Neuchâtel.
- Automobil Revue, « Schaltfauler Nachwuchs », Simon Tottoli, 1er février 2024.
- Association des services des automobiles (ASA), citée dans l'article d'Automobil Revue.